tirée d'une brochure élaborée la
C NT Communication Culture Spectacle Aix-Marseille
Syndicats Autogestionnaires de Marseille
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Après un été de grèves, de manifestations et d'actions qui
aura marqué de façon historique le monde du spectacle en
France, il reste à tirer un bilan. Cependant, c'est un enchevêtrement
de questions et de contradictions profondes qui portent
bien au-delà du secteur cinéma-audiovisuel-spectacle et qu'il
faut au préalable décortiquer. Au-delà de la revendication
concernant le retrait de l'accord signé par les partenaires sociaux
dans le cadre de l'Unedic et qui fait partie de l'ensemble des
mesures de réduction des coûts de l'assurance chômage, les travailleurs
des autres secteurs ont parfois du mal à comprendre le
sens véritable de ces luttes. Pour décrire les évènements de cet
été, il est donc indispensable de comprendre ce qu'est l'intermittence
dans la production du spectacle et ce qu'elle représente
pour la société tout entière. Le but de cet article n'est donc pas
de faire directement un bilan des luttes, mais de participer à forger
des outils d'analyse qui permettront de le faire collectivement.
Pour cela, nous allons tenter de sortir des notions d'individus
et de citoyens, pour saisir l'intermittent au travers d'un
système de production, d'échange et de représentations idéologiques
et sociales qui lui préexistent et dans et par lequel il calcule
ses intérêts et programme la réalisation de ses désirs.
Le salarié intermittent se définit lui-même au travers de son «statut ».
Or l'intermittence n'est pas un statut professionnel particulier.
L'ouvrier du spectacle est un salarié en C.D.D. quand il
travaille et un chômeur quand il ne travaille pas, comme tous les
autres ouvriers qui ne sont pas en C.D.I. (et c'est la même chose
pour les artistes). L'utilisation généralisée du terme « statut
d'intermittent » laisse entendre que le chômage fait partie du
travail, et entretient la représentation d'un rapport spécifique à
l'emploi. Si le terme de « statut » est si répandu, c'est qu'il en
existe quand même peut-être un qui n'est écrit dans aucun texte
de loi, mais se constate d'une certaine façon dans la réalité des
rapports de production et l'idée que tout le monde s'en fait.
L'idée de "statut" est intimement liée à celle de "spécificité".
Production et création
La notion de création
Avant toute chose, il est important de ne pas confondre
artiste et intermittents du spectacle. Le lecteur doit garder en tête
qu'au-delà des artistes, les intermittents sont des techniciens,
des ouvriers et quelques cadres administratifsi. Ce n'est pas la
notion d'artiste qui est déterminante dans la compréhension des
métiers du spectacle, mais plutôt celle de créativité rattachée à
une partie des métiers, mais surtout à l'objet de la production
elle-même. Un rapport différent au travail s'instaure, du fait que
ce n'est pas la notion de production qui est au centre de l'activité laborieuse,
mais celle de création.
A ce propos, il est intéressant de souligner qu'il y a, dans
l'industrie du spectacle, un renversement de la terminologie. En
règle général, le terme de producteur est rattaché dans l'industrie
à celui de travailleur (celui qui produit par son labeur, par
opposition au capitaliste qui ordonne la production et en tire profit).
Dans le spectacle c'est l'inverse : le producteur désigne le
capitaliste, celui qui réunit les financements et engrange les profits
ou les pertes. Pour ce qui est du cinéma, on parle aussi d'exploitation
cinématographique. L'exploitation cinématographique
rassemble les entreprises qui exploitent commercialement
(dans les salles de projection
) les 'uvres qui ont été produites.
C'est à ce moment là que le travail réalisé en amont est
exploité, au moment où l'intermittent n'est plus dans l'entreprise,
mais est aux Assedic où « sur un autre projet ». A partir
du moment où on quitte la création pour entrer dans l'exploitation,
il n'y a plus d'intermittence, ce sont des contrat de droit
commun, le film est un produitii. Les salles de projection n'ont
donc pas le droit de recourir à l'intermittenceiii. Il en est de
même bien entendu de toute l'industrie chargée de la production
des supports (disques, pellicules, etc.). De plus, l'emploi intermittent
n'est possible que pour certaines fonctions spécifiées
dans les conventions collectives. L'intermittence prévaut quand
la production et le travail sont considérés sous l'angle de la création.
Généralement, dans l'industrie et les services, le travailleur
perd sa vie à la gagner. Ici au contraire, nombre d'intermittents
font partie de ces salariés qui s"'investissent" dans leur travail,
s'y affirment et s'y reconnaissent individuellement. Chaque projet
est comme «une aventure» qui a un début et une fin. Il est très
fréquent que chacun participe pleinement à son niveau à la qualit
é et à la réussite du produit, et s'y implique personnellement4.
Cependant, il existe des différences notables dans le rapport au
travail et dans l'expression des revendications entre ceux dont la
fonction a une forte dimension créative ou d'encadrement, et
ceux dont le travail consiste essentiellement à accompagner
techniquement l'acte de création, ou se limite à l'exécution de
certaines tâches.
Une spécificité pas si spécifique que ça
L'argument "créatif" et l'introduction de la notion de projet
dans le management, a vocation à s'étendre au-delà du spectacle
avec ses corollaires : flexibilité, précarité, investissement personnel
dans l'entreprise, management participatif, motivation,
intégration du chômage, inégalités salariales astronomiques et
partage des risques. C'est ainsi que les fameuses spécificités du
secteur se retrouvent dans d'autres branches d'activité de maniè-
res diverses et diffuses. Elles se retrouvent d'une part dans les
secteurs et les métiers où il est aussi d'usage constant de ne pas
recourir au C.D.I., et d'autre part dans un certain nombre d'entreprises
et pour certains métiers où l'investissement personnel
est important, comme l'informatique et le multimédia (souvenons-
nous des start-up), la publicité, la presse et l'édition, la
communication en général
Comme le dit Pierre-Michel
Menger à propos du "travail de création" :
« Les gains de productivité, les capacités d'innovation et les bénéfices de l'implication
complète du travailleur dans son activité ont pour
dénominateur commun l'engagement et l'enrichissement des
connaissances, d'où sourdent les deux espèces dinnovation
dont le capitalisme fait depuis longtemps le moteur de son
expansion : l'innovation incrémental par accroissement et
réorganisation continuels des savoirs, et l'innovation radicale,
destructrice des savoirs et savoir-faire passés. Dans ce tableau,
les industries de haute technologie, les activités d'expertise juridique,
financière et gestionnaire, la recherche scientifique fondamentale
et appliquée, le secteur de l'information et les industries
de création forment une avant-garde, avec ses sites et ses
vitrines (les « villes monde » comme Londres, New York, Los
Angeles, Paris, Berlin, Tokyo, Shanghai...), sa doctrine organisationnelle
(...) et sa philosophie du travail fondée sur l'individualisation.
(
) D'une part, l'activité y repose sur l'engagement
productif (
) à des niveaux d'implication qui font réguliè-
rement des individus les plus créatifs de véritables « drogués »
de leur travail. D'autre part, dans les formes les plus valorisées
de l'activité, les ressources de créativité ne peuvent être mobilis
ées qu'au prix d'une dislocation partielle des routines : l'engagement,
l'ntensité de l'effort, la motivation et la réflexivité ne
peuvent être mis au service d'un tel processus de travail que
parce que celui-ci demeure, pour une part significative, impré-
visible et en cela porteur de nouveauté. Ces qualités supposent
donc de pouvoir déployer ce que Kant appelait le libre jeu des
facultés individuelles, hors de la tyrannie asservissante des fins
utilitaires.» [Idem note 6 ]
Des valeurs mises au service du Capital
Créativité, implication personnelle, indépendance, motivation,
passion pour son travail, arts et culture, sont des valeurs
hautement positives que nul ne songe même à combattre. Et ces
notions sont associées à l'idée du "statut d'intermittent"
Maisde quoi parlons-nous quand nous parlons d'intermittence ?
Lorsque ces valeurs sont mises au service des profits capitalistes
et de l'Etat. C'est ce que nous allons essayer de comprendre.
Cet article vise à replacer le combat que nous menons dans la
réalité matérielle des rapports de classe que tente d'occulter
l'idéologie corporatiste des arts et du spectacle.